charles trenet - Productions Jacques Canetti

« La force fabuleuse »

Trénet, je l’ai d’abord connu comme un des duettistes de « Charles et Johnny », Johnny Hess tenant le piano. Ils écrivaient et composaient avec une aisance magnifique des slogans publi­citaires pour Publicis. Armand Salacrou les avait un jour conduits chez Marcel Bleustein qui les avait immédiatement engagés. Leur inspiration était aussi inépuisable que leurs besoins d’argent. La fantaisie débridée et souvent surréaliste de Trénet et les rythmes inspirés du jazz chez Johnny Hess, étaient très en avance sur les chansons de cette période. Charles et Johnny étonnaient constamment.

 

Émile Stem, pianiste hors pair et excellent ami, me conseilla vivement d’écouter Trénet chanter seul certaines de ses propres chansons. Je lui demandai de l’amener boulevard Haussmann. L’audition fut merveilleuse et, aujourd’hui, je la considère presque comme historique. J’ai bouleversé l’ordre de mon émission du lendemain pour que Trénet y prît part. Je le trouvais si percutant, si parfait, que je ne pouvais attendre. Bien qu’il fit son service à Saint-Cyr-l’École, je le convoquai immé­diatement pour le programme du lende­main au « Music-hall des jeunes » ce qu’il accepta sans hésitation.

 

Les textes de Trénet n’avaient rien à voir avec le type de chansons que l’on avait faites avant lui. D’ailleurs, à cette époque, on connaissait très peu d’auteurs-­compositeurs-interprètes du genre de ceux d’aujourd’hui. Ils n’assuraient que l’un de ces rôles. Sauf Mireille, bien sûr, et peut- être Gilles, qui chantait ses chansons avec Julien, ainsi que Jean Tranchant dont la popularité était suffisante pour qu’il fût pendant plusieurs saisons le présentateur du « Music-hall des jeunes ». En l’occur­rence, ce fut lui qui présenta Charles Trénet le fameux soir où il fit ses débuts. C’était dans la salle du Théâtre des Ambassadeurs.

 

On accorde aujourd’hui aux textes de Trénet une valeur d’avant-garde, commettant ainsi une certaine injustice envers Mireille et Jean Nohain qui furent les vrais précurseurs de Charles Trénet. Quant au texte de Y’a d’la joie, il semblait d’une telle originalité, d’un tel insolite, d’une telle poésie, un crescendo, qu’il apparaissait déjà comme un vrai bouquet de feu d’artifice! Force fabuleuse que son auteur déployait avec une spontanéité irrésistible!

Or Trenet, avec sa simplicité, était peu conscient de ce qu’il apportait de révolu­tionnaire dans la chanson. C’était un nouveau souffle qui passait.

 

Ce jour-là, il y eut les cinq candidats habi­tuels. Mistinguett devait présider et, selon le rite immuable, se faire prier pour chanter à la fin l’émission. Tout le monde était là, sauf Trenet!

On s’inquiète. Ce n’est pas possible: il ne va pas nous faire faux bond! A 19h15, Stern arrive avec une mauvaise nouvelle: Trénet est consigné à la caserne pour on ne sait quel manquement à la discipline.

J’appelle le colonel pour qu’il laisse sortir le soldat Trénet. II accepte parce que c’est Radio-Cité… Mais Trénet viendra sous la surveillance de deux soldats car il est aux arrêts et doit réintégrer sa cellule après l’émission. Je m’en porte garant.

 

Trénet arrive, enfin, juste à temps. Il a son costume bleu électrique, sa cravate blanche, sa chemise foncée et son chapeau beige légèrement incliné en arrière, il est très décontracté. L’émission démarre. La sélec­tion est bonne. C’est au tour de Trénet, que Tranchant présente: « Vous connaissez Charles et Johnny? Voici Charles sans Johnny, voici… Charles Trénet!»

Et Charles entame: Ya d’la joie...

Ce n’est pas un succès, c’est un triomphe… La salle est debout, la salle délire, la salle trépigne, se bouscule, hurle, pendant que Trénet salue en clignant de l’oeil et en se dandinant.

 

J’ai alors senti qu’il se passait quelque chose, de différent, de jamais vu, qu’il n’al­lait pas falloir contrarier la volonté du public. C’est ce qui m’a fait courir vers la loge de Mistinguett. Elle prit les devants et tue dit, très excitée: « il est excellent, votre garçon, il est très bien et très moderne.

« Moi, je ne pourrai pas chanter après lui! » Je retourne aussitôt sur scène et crie à Trénet: «Allez-y, il faut rechanter. » Jamais un tel événement ne s’était produit dans une émission de Radio-Cité, et jamais il n’eut lieu de nouveau.

Inoubliable, merveilleuse soirée que mes souvenirs me font parfois revivre avec une intensité qui m’émeut…

 

Le lendemain, Mistinguett parlait à Goldin qui engagea sur-le-champ Trénet à l’A.B.C., sans Johnny. Goldin le programma en numéro deux de première partie, puisque le grand public le connaissait à peine. Pour Goldin, il fallait gravir progressivement les échelons du succès. Les débuts se passaient en matinée, le jeudi. Or, je reçus avant la soirée un coup de téléphone: « Venez, quelque chose ne va pas. Personne ne veut passer après Trénet. » En effet son succès était tel qu’il empêchait la représentation de se poursuivre! Le même soir, Goldin accepta, mais avec une humeur massa­crante, de faire passer Trénet en fin de première partie, c’est-à-dire avant Lys Gauty, vedette du spectacle. Et le lende­main, Lys Gauty exigea de passer avant Trénet qui se trouvait ainsi en deuxième partie, c’est-à-dire en vedette du programme.

Ainsi l’ascension de Trénet fut-elle fulgu­rante. Ce qui ne l’empêcha pas de rester fidèle à Radio-Cité aussi longtemps que ce poste exista.*

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*Extrait du livre et du coffret « Mes 50 ans de chansons françaises ».