Boris Vian et Lucienne Vernay - Productions Jacques Canetti

« Un aventurier solitaire »

Malgré les nombreuses sorties que Lucienne et moi faisions à Saint-Germain-des-Prés, je n’avais jamais rencontré Boris Vian. Je le connaissais de nom et lisais fréquemment ses chroniques sur le jazz. Un hasard du métier me l’a fait connaître. J’ai été surpris par l’homme, sa vivacité, son humour grinçant. Il me parla de ses chansons, mais il voulait surtout me faire visiter l’ancien Théâtre de l’Humour, devenu Comédie de Paris, dont il avait eu les clés, Dieu sait comment. Je suis ensuite allé chez lui et il me fit écouter, accompagné de son pianiste et compositeur Jimmy Walter, des chansons qu’il avait composées. Je fus émerveillé par ces textes originaux et bien écrits, avec des idées neuves et des musiques très rythmées.

 

Comme mes principales activités consistaient à faire tourner mes Trois Baudets et à enregistrer de bons disques, je lui demandai de faire une nouvelle adaptation du Ciné‑Massacre, excellent spectacle qu’il avait écrit deux années plus tôt avec Pierre Kast et qu’Yves Robert avait très bien monté à la Rose Rouge. Boris accepta tout de suite. Et comme nous avions aussi parlé jazz, je lui proposai à brûle-Pourpoint, s’il désirait, d’entrer chez Philips pour prendre en main le catalogue de jazz. Il refusa par souci d’indépendance mais, par la suite il voulut bien être colla­borateur libre, donc sans contrat. Il était direct et précis, sachant ne pas se prendre au sérieux, très mûr, étincelant dans ses répliques et j’avais senti que nous aurions bien des choses encore à nous dire : ce fut un coup de foudre réciproque. Lui ai-je transmis le virus quand je lui ai parlé des auteurs-compositeurs‑interprètes et à mon tour je lui offris de tenter sa chance aux Trois Baudets, sans essai préalable?

 

Lui et moi décidâmes qu’il commencerait dans le pro­chain Ciné-Massacre que Boris recréait avec Pierre Kast. La date dépendait d’Yves Robert qui en assurait la mise en scène. En même temps il acheva de peaufiner quatre chansons. Le spectacle commença le 1er mai 1954, sur la scène des Trois Baudets. L’ambiance était bonne. Boris entra en scène, très mince dans une vareuse noire de style chinois qui l’allongeait encore, pâle, le regard fixe, un peu perdu. Il chanta quatre bonnes chan­sons : Le Cinématographe, Je bois…, L’âme slave, Je suis snob. Seule la dernière marcha à peu près car il régnait dans la salle un malaise indéfinissable.

 

Alors, Boris et moi avons discuté. Chanter ou ne pas chanter, telle était la question. Les choses pouvaient-elles s’arranger un jour? Avec le recul du temps il faut bien admettre que cela ne pouvait pas s’arranger, Boris man­quait totalement d’exhibitionnisme. Il ressentait beaucoup trop fort la vanité de cette entreprise qui heurtait sa grande pudeur. En petit comité, il était un feu d’artifice de drôlerie et d’esprit, mais les projecteurs et les feux de la rampe éteignaient en lui toute possibilité de communiquer. Son regard pétillant et bienveillant se remplissait soudain d’angoisse et d’inquiétude. Je ne crois pas qu’il ait eu la moindre ambition de réussir dans cette carrière.

 

L’année suivante, il composa un tour de chant qu’il présentait en première partie d’un nouveau spectacle d’Yves Robert aux Trois Baudets : Les carnets du major Thompson d’après Pierre Daninos. Pendant treize mois, la salle fut comble. C’est d’ailleurs à ce moment qu’il écrivit Le Déserteur — paroles et musique — sur une nappe de papier du Chat Noir, en face des Trois Baudets. La chanson fit beaucoup de bruit et provoqua à presque toutes les représentations des protestations et manifestations violentes. Boris ne se départit jamais d’une attitude glaciale bien qu’ironique : quand les manifestants se montraient par trop agressifs, il faisait calmement cette remarque : « Cette chanson n’est pas anti-militariste, elle est pro-civil! » Elle avait été composée dans les instants les plus durs de la guerre d’Indochine et elle demeure aujourd’hui encore un parfait symbole du pacifisme militant de Boris Vian.

 

A la fin d’août de cette même année, nous tournâmes pour la Télévision belge une séance de mon émission publique de la série « Les nouvelles têtes de Jacques Canetti ». C’est ainsi que Boris fit passer pour la première fois à la télévision son Déserteur qui, en France du moins, était interdit.

A la fin de 1955, j’ai enregistré avec lui deux disques de ses principales chansons : Chansons possibles et Chansons impossibles. Ils n’eurent aucun succès quoiqu’on parlât beaucoup de lui et que ses textes remarquables fussent visionnaires et par conséquent en avance sur leur temps.

« Boris Vian est un de ces aventuriers solitaires qui se lancent à corps perdu à la découverte de nouveaux mondes et je crois que si ses chansons n’avaient pas été, il nous manquerait quelque chose d’important. Elles contiennent ce je ne sais quoi qui fait l’intérêt et l’opportunité d’une oeuvre artistique. Grand bien fasse à ceux qui ne les aiment pas! Un temps viendra où les chiens auront besoin de leur queue et où tous les publics auront besoin de ce génie », comme l’écrivit Georges Brassens.

 

Quand il cessa de paraître sur la scène, Boris m’as­sista, pendant un certain temps, à la direction artistique de Philips, mais il travaillait chez lui et c’est mon adjoint, Denis Bourgeois, qui assurait une ingrate mais utile liai­son. Lorsque Michel Legrand et moi sommes allés aux États-Unis en mai 1956, nous avions été très enthousias­més par le rock’n roll, et à mon retour j’ai proposé à Boris de franciser, en quelque sorte, cette nouvelle musique. Michel Legrand, enivré par ce rythme tout neuf, composa, en équipe avec Boris, une première série de quatre rocks que Henri Salvador, prudent par habitude, enregistra sous le pseudonyme d’Henry Cording. Les textes étaient volontairement drôles et s’offraient du calembour à tour de rime. Il n’y eut pas de véritable succès. Entre-temps, j’eus le coup de foudre — encore un! — pour le phrasé si américain de Magali Noël. En compagnie d’Alain Goraguer, Boris écrivit une jolie série de rocks érotiques dont le fameux Johnny, fais-moi mal. Dans l’enregistre­ment de ce rock, Boris donne la réplique à Magali. Disque épatant, mais qui ne fut aucunement poussé par les ser­vices de vente de Philips lors de sa sortie à cause de son érotisme très inhabituel pour l’époque et des conséquences fâcheuses qu’il aurait pu entraîner sur le plan judiciaire!

Je me souviens encore de quelques voyages que nous avons faits ensemble dans la joie : Copenhague, Londres, Milan.

Que de parties d’échecs n’avons-nous pas faites pour jalonner d’interminables congrès internationaux!*

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*Extrait du livre et du coffret « Mes 50 ans de chansons françaises ».