1965 Félix Leclerc accueilli en France par Jacques Canetti pour son retour - Productions Jacques Canetti

« De vrais joyaux »

C’est à Montréal que j’ai rencontré Félix Leclerc, quelques semaines avant de le faire venir, complètement inconnu, à Paris.

J’étais allé au Canada, en compagnie de Maurice Chevalier, de Patachou et d’un groupe d’artistes français: Jacqueline François, Henri Leca et Rose Mania. J’avais sympathisé avec Jacques Normand, chansonnier canadien, et comme les échanges ne se faisaient que dans le sens France-Canada, je brûlais d’envie de faire venir enfin un vrai Québécois à Paris. Un soir, vers 10 heures, Normand téléphona pour moi à Vaudreuil à un certain Félix Leclerc, après lui avoir dit qu’un « maudit Français » voulait le voir. L’ours Félix répondit: « Mais pourquoi pas? » On arrangea un rendez-vous dans un studio de C.K.V.L. pour le lendemain matin avec Pierre Dulude. Jacques Tietolman, le propriétaire de chaîne C.K.V.L., déversa en anglais un flot de remarques ironiques sur Félix, précisai qu’il était un « toquard » sans intérêt pour personne et qu’il ne me fallait pas perdre mon temps avec ce bonhomme. J’écoute cependant Félix gratter ses premières notes sur sa guitare et attaquer Moi, mes souliers. Je fus littéralement hypnotisé par le personnage, par sa voix et sa chanson. II enchaîna avec Le P’tit Bonheur. Je l’avais trouvé, mon Canadien!

– Venez avec moi, lui dis-je aussitôt, nous allons choisir un studio et je vous enregistre aujourd’hui même. Il ne faut pas traîner car je repars demain pour Paris!

Nous nous sommes alors rendus avec Dulude au Studio Marco où, en trois heures, nous avons enregistré douze chansons, toutes plus belles les unes que les autres. Ensuite, je suis rentré à l’hôtel, sans perdre un instant, pour taper la lettre d’engagement de Félix: cinq ans d’exclusivité et huit faces de disque par an. Félix n’eut pas de réaction, il n’y croyait guère. Il me demanda seulement « si ce serait de vrais disques durs ».

 

À peine revenu à Paris, je courus à Saint-Cyr-sur-Morin voir Pierre MacOrlan et lui faire écouter mon Canadien. Dès qu’il entendit Félix Leclerc, il reconnut que ces chansons étaient « de vrais joyaux ». – Présentez-nous un disque de ce garçon, dit-il, car dans trois semaines nous décernons un Grand Prix du Disque.

Vingt jours après, Félix reçut, à l’unanimité, le Grand Prix du Disque 1951. Totalement inconnu chez lui et chez nous, il allait entamer une des carrières les plus étonnantes que je connaisse. Malgré tout, il a su rester un homme simple, chaleureux, attaché à sa terre, indifférent à l’argent et à la gloire!

Lorsque je lui ai téléphoné au Canada pour lui dire de venir recevoir son prix à Paris, il a eu une hésitation et a demandé si cela était bien nécessaire…

Quel démarrage fulgurant! Un Grand Prix du Disque, les Trois Baudets, I’A.B.C., une tournée de quarante villes françaises. Félix voyait pleuvoir sur lui les honneurs et le succès. II voulut alors faire venir en France sa femme Doudouche et son fils Martin. Avec l’avance d’un million de francs sur les droits d’édition de ses douze premières chansons, Félix Leclerc s’installa à Paris, dans un joli appartement meublé. Félix eut des amis en foule dont les plus fidèles furent Francis Blanche, Raymond Devos et Fernand Raynaud.

 

Le mal du pays est comme le mal d’amour, et trois ans plus tard il regagna son cher Canada. Les journaux de Montréal titrèrent en grand: « Not’Félix de retour », et il y eut foule à Dorval pour l’accueillir. Je l’avais accompagné là-bas. Le chauffeur de mon taxi écoutait Le P’tit Bonheur sur son auto-radio.

Vous aimez ça? lui dis-je.

Maudit Félix! Je l’trouvais ennuyeux avant, mais maintenant, i’m’plaît bien!

Grand banquet de la Chambre de commerce dans une immense salle de l’hôtel Windsor. Discours officiels. Félix était devenu un héros national. J’étais assis à côté de lui et, quand il dut se lever pour dire « un mot », je sentis que ce ne serait pas facile pour lui. Il se leva pour essayer de répondre… Impossible! II se rassit et me souffla: « Quelle injustice tout ça. Je suis ben le même qu’avant. Personne ne voulait de moi. Pourquoi?»

Oui. Comment un homme, un seul, peut- il ouvrir ainsi les portes d’un pays? Félix Leclerc a fait résonner à nos oreilles et dans nos cœurs le nom du Canada, il a fait circuler un sang vivace qui ne coulait plus dans nos artères et qui nous a revivifiés. Grâce à lui, devenu désormais « le patriarche », la chanson québécoise a pris chez nous droit de cité. On connaît l’accueil réservé à Gilles Vigneault, Robert Charlebois, Claude Leveillé, Georges Dor, Diane Dufresne, Pauline Jullien et bien d’autres.*

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*Extrait du livre et du coffret « Mes 50 ans de chansons françaises ».